ANDRÉ MARZUK
Écrits sur l’œuvre
Camille FRASCA
Historienne de l’art.
Directrice de La Citadelle - Centre d’art & Musées - Villefranche-sur-Mer
Préface du livre « Cœur ignition »
2026
La vérité poétique a pour signe la beauté *
Chez André Marzuk, la question du beau ne se pose jamais comme une évidence décorative, mais comme une tension fondamentale : une quête, presque une nécessité vitale, de redonner à l’acte artistique sa charge originelle — celle qui engage l’homme dans son entier. Le beau, ici, n’est ni apaisé ni consensuel. Il surgit. Il brûle. Il insiste. Un geste inframince, une brûlure de papier, une trace qui se veut la plus discrète face à l’œuvre littéraire immense — et pourtant irréversible. Marzuk n’illustre pas Césaire. Il s’en approche avec une retenue presque sacrée, conscient que toute image risquerait de trahir la densité d’une langue déjà incandescente. Alors il choisit le seuil : celui où la matière vacille, où le signe apparaît à peine, où le visible se tient au bord de sa disparition. En tournant les pages de Cœur ignition, on ne contemple pas une œuvre au sens traditionnel. Ce que l’on croit être une altération — la brûlure, la suie, l’effacement — devient au contraire un révélateur. La lumière naît précisément de la blessure. Une blessure faite à la matière, mais aussi au regard, qui doit apprendre à ralentir, à accepter l’opacité, à se tenir dans l’intervalle. La suie semble brouiller les pistes, et permet aux yeux des temps de silence entre deux lectures. Un temps suspendu entre deux vers, entre deux respirations du texte. Car André Marzuk ne cherche pas à ajouter. Il cherche à retirer.
Son geste s’inscrit dans une pensée profonde de l’art comme acte de dévoilement par le manque, comme apparition fragile plutôt que démonstration. Il travaille à la limite — là où l’œuvre n’impose rien, mais invite. Là où elle ne sature pas le sens, mais le rend possible. Dans cette économie radicale, chaque trace devient essentielle.
L’acte littéraire d’Aimé Césaire est ici traversé, fragmenté, réinterprété par un choix assumé, presque tranchant : André Marzuk prélève, isole, compose. Il ne cite pas — il engage. Il ne compile pas — il révèle ses propres lignes de force dans une œuvre monumentale. Ce sont ses morceaux, ses pulsations, ses urgences.
Et puis il y a le feu.
Geste archaïque, geste premier, geste irréductible. Le feu détruit, mais ici, il fonde. Il inscrit une énergie primitive au cœur même du livre. Avec un choix sans concession, presque provoquant : par le feu, le livre naît, et de cet anti-autodafé, de ce cri d’amour envers la poésie, une envie à relire l’un des plus grands écrivains du XXème siècle surgit. Un geste d’amour radical envers la poésie. Car brûler, chez Marzuk, n’est pas anéantir. C’est transformer. Les rehauts d’or, discrets mais essentiels, viennent alors comme des points d’élévation. Non pas pour sacraliser, mais pour rappeler que, dans la cendre même, subsiste une possibilité de lumière. Une persistance du précieux. Ce dialogue entre le feu et l’or, entre l’effacement et la révélation, fait de Cœur ignition un espace de tension rare : un lieu où la poésie de Césaire ne se lit plus seulement, mais se ressent physiquement, presque organiquement.
* Césaire, A. (1973). Esthétique césairienne (1944). Études littéraires, 6(1), 111–112.
Camille FRASCA
Historienne de l’art
Directrice de La Citadelle - Centre d’art & Musées - Villefranche-sur-Mer
Préface du livre de bibliophilie : “Iconique fulgurance”
2025
Il est des artistes dont la trajectoire semble tracer des lignes invisibles entre l'intime et l'universel, où chaque œuvre devient un miroir reflétant l'âme de son créateur, et celle de son spectateur. André Marzuk est de ceux-là. Né en 1948, il a su dès son jeune âge se dédier entièrement à l'art, trouvant notamment dans le dessin et la peinture des moyens d'expression salvateurs et engagés.
Son parcours est marqué par une quête de vérité artistique, la recherche perpétuelle d'une esthétique qui transcende le visible pour toucher l'essence même des choses. Faisant montre d'une maîtrise technique impressionnante, doublée d'une sensibilité et d’une curiosité envers les choses de la vie, il s’intéresse à des sujets universels : c’est en ce sens qu’il a dédié une série de dessins à sainte Véronique, présentée dans cet ouvrage. Il n’est pas ici question de religion mais plutôt d’un attrait pour la spiritualité. Dans un geste tantôt délicat, tantôt puissant, Marzuk capte non seulement la figure de la sainte, mais également son mystère et sa grâce, cette aura sublime de la figure féminine qui s’offre puis se cache. Fascinantes apparitions où chaque dessin est une plongée dans une rencontre entre l’humain et le divin.
Les œuvres d’André Marzuk ne se contentent pas de représenter, elles révèlent. Elles révèlent la beauté cachée dans les plis du drapé, hommage aux grands maîtres anciens de la peinture. Elles révèlent la lumière subtile qui émane de l'ombre, la force tranquille qui réside dans la fragilité. En contemplant ces dessins et en lisant le très beau texte de Claude Monserrat, ces antagonismes poétiques apparaissent et le spectateur est invité à une réflexion profonde sur l’art.
Et chaque page tournée devient une rencontre avec la contemplation pure, une immersion dans l'univers sensible d’André Marzuk.
Camille FRASCA
Historienne de l’art.
Directrice de La Citadelle - Centre d’art & Musées - Villefranche-sur-Mer
Introduction au catalogue de la rétrospective “Panorama d’une œuvre” 2022 aux Musées de Villefranche-sur-Mer et au Château-Musée CIAC de Carros.
2022
Penser en images
Penser en images. Cette phrase évoque le processus créatif d’André Marzuk, artiste inclassable. On aimerait le relier à des courants de l’histoire de l’art, mais c’est presque impossible tant il joue, à travers la variété de ses séries, à ne pas être catalogué. Il est cependant un vrai dessinateur, sachant capturer l’âme de son sujet aussi rapidement que le crayon esquisse les premiers traits sur le papier ou la toile.
André Marzuk semble à la recherche d’un absolu dans l’art : il matérialise ses idées en formes tantôt réalistes, tantôt abstraites, embarquant le spectateur dans un bout d’histoire, son histoire mais aussi celle du monde qui l’entoure. Un monde peuplé d’images, assailli même par des flots de visuels. L’artiste sélectionne et modifie, altère, tord les images avec une facilité déconcertante, transcendant les techniques, pour mieux nous les donner à voir, et à penser.
Il recompose ainsi notre réel et propose une balade éclectique où le processus créatif est passionnant : dans sa série des « Offrandes picturales » (1999-2003), la matière à première vue lisse se révèle bien plus complexe, composée de minutieuses couches patiemment déposées afin de donner corps aux visages de personnalités mythiques. Chacun reconnaîtra les sujets évoqués, hommages intellectuels à certains grands du XXe siècle. Dans « Traces de lumière » (1996-1999), le pinceau est remplacé par une flamme, celle d’une allumette ou d’un briquet qui viennent noircir la feuille de papier, créant des formes aériennes étonnamment évocatrices, accompagnées parfois d’un court extrait poétique. Pour « La poignante beauté des ciels » (2017) l’artiste est venu représenter inlassablement, de manière presque obsessionnelle, un seul et même paysage : celui d’une mer tranquille et d’un ciel changeant, passant du clair matin au soir d’orage. Les variations qu’il s’autorise sont au-delà du climatique, il s’agit d’une épreuve du temps, au sens métaphysique le plus pur. Le temps qui passe, et l’image qui se transforme sans jamais, véritablement, se modifier.
« La beauté a une fonction thérapeutique. C’est une énergie qui réchauffe, ranime, stimule la pensée des êtres humains, leur fournissant une des forces nécessaires pour accomplir leur vie en accomplissant leur être. »
Dans ses collaborations, notamment avec le poète Yvon Le Men, il n’a eu de cesse de proposer à ces autres créateurs son art comme un lien, un passage pour mieux réfléchir, ensemble, à la substance des choses. La corrélation entre les textes d’Aimé Césaire et son dessin à la flamme est étonnante de minimalisme et d’émotion : Cœur Ignition est davantage qu’un livre d’artiste, il est la trace d’une communion de deux âmes.
L’installation « Hiroshima/La Mort » incarne le positionnement de l’artiste au monde : rien ne peut le laisser indifférent. Recréée à l’occasion de l’exposition, cette installation cite une impressionnante action que l’artiste réalise en 1969 dans sa chambre-atelier de la rue Liancourt à Paris : recouvrant entièrement les murs de la pièce, une peinture épaisse de couleur parme envahit les moindres recoins des meubles et des objets pour former une gangue uniforme. Cri du cœur d’un jeune artiste étouffé dans sa jeunesse par les constantes et pesantes tensions de l’affrontement des deux blocs en pleine Guerre froide, « Hiroshima/La Mort » est un témoignage fort et un geste d’engagement.
« J’ai tenté d’explorer quelques universaux éthiques qui fondent notre humanité. »
Parfois, le décoratif fait irruption dans l’œuvre d’André Marzuk, et rebat les cartes : l’artiste est aussi artisan, au sens noble du terme. Il sait faire, il connaît les matières, il joue avec les surfaces et les couleurs, avec les ombres et les lumières. Sa démarche est esthétique et non esthétisante. Il n’est pas là pour séduire mais pour dire et crier la beauté du monde, sous le prisme du regard d’un seul être – l’artiste. On peut choisir d’adhérer ou non à sa vision, mais il est passionnant de s’y plonger, ne serait-ce que pour sonder ce que les images nous évoquent. Ces images recomposées, repensées sous le pinceau ou le crayon de l’artiste, empêchent définitivement de positionner André Marzuk en seul artiste du réel. Il est un tisseur d’images et un passeur de réflexion, tout en étant un amoureux de la beauté.